Perse et poli

Prince of Persia
Plus j’y pense, et plus je me dis que le fait d’amorcer mes chroniques par les visuels officiels des objets culturels concernés sonne comme un désaveu de la nature même de ce blog, pensé comme un bazar où les pratiques les plus pendables (comme le catch) croisent les disciplines les plus cotées (coming soon, une section art contemporain). C’est vrai quoi, c’est quand même très rigide cette façon de tendre une main virtuelle au lecteur, voire une paire de mains virtuelles vu que je redouble l’image d’une légende-titre, de lui permettre de se rendre compte avant qu’il ne suffoque à la lecture de l’une de mes introductions que ce dont je vais lui parler l’intéressera autant qu’une sex-tape de Magloire. J’ai beau en avoir conscience, ce n’est pas prêt de changer et il suffit de balayer ce site du regard pour s’en rendre compte. Les billets y sont organisés en des rubriques bien délimitées, le texte y est justifié, la présentation invariable… D’où ce constat d’échec : en moi sommeille un control freak dont l’influence ne se résorbera que lorsque je me retirerai au fond d’un petit cottage en marbre pour y mâcher des pissenlits. D’ici là, vous allez passer à côté de plein de trucs cool. Par exemple, dans le cadre de ce test de Prince of Persia, il s’en est fallu de peu pour que je troque la sempiternelle jaquette pour une photographie du dossier de presse l’accompagnant.
Il faut savoir qu’un dossier de presse made in Ubisoft n’est pas une pauvre photocopie pliée en quatre qu’on balance avant même d’avoir pondu le papier sur lequel elle est censée influer, c’est au pire une plaquette aux allures d’artbook et au mieux une merveille digne de figurer aux côtés d’éditions collector hors de prix. Jugez plutôt : celui du plateformer oriental développé par Ubisoft Montreal, en plus d’être aussi agréable à la vue et au toucher que la peau de tigre du Bengale qui décore mon entrée, était dissimulé dans un coffret noir recouvert d’arabesques bleutées, coffret qui abritait en outre (tenez-vous bien) la reproduction sur une toile d’un speed painting réalisé au début de la promotion du jeu. Une toile nom de Dieu ! Vous imaginez bien que, pour un collectionneur de mon espèce, l’ouverture du Colissimo abritant tout ça avait des allures de Noël anticipé. Mais rassurez-vous, je ne suis pas de ceux qui retiennent leurs coups par politesse ou par crainte que la fontaine à goodies ne se tarisse. Ces appréciables cadeaux ne m’empêcheront donc pas de vous signifier qu’ils sont presque symptomatiques de la nature de ce nouveau volet, sublime coquille où se love dès les premières minutes de jeu un gameplay réduit à de simples miettes.
On y fait la connaissance d’Elika, princesse un peu magicienne sur les bords qui, en fuyant les soldats de son père, percute notre prince alors à la recherche de son âne. D’humeur chevaleresque, le vagabond décide de la protéger des sbires du papa ronchon et, de fil en aiguille, de la suivre jusqu’à un temple ancestral. Sur place, le géniteur en colère se fait un devoir de libérer le démon Ahriman au lieu de simplement claquer le beignet de la fugueuse. Dès lors, le binôme va devoir arpenter moult environnements ténébreux et y croiser le fer avec quantité de créatures fangeuses dans l’espoir de mener à bien des rituels de purification et ainsi libérer le royaume de cette funeste emprise. Banal mais remplissant son office comme une liste de courses en Times New Roman, ce postulat sert de support à une réalisation qui l’est beaucoup moins. Tranchant radicalement avec l’esthétique gothico-ensablée des dernières déclinaisons, le Prince of Persia nouveau est en effet un régal pour les mirettes et une belle façon de tordre le cou aux idées reçues sur le cel-shading, considéré par ses détracteurs comme la garantie d’un rendu atypique sans se fouler l’oignon. Pas de chance pour ces enfoirés de tracteurs, de l’élégance d’affrontements orchestrés comme des duels à la féerie dont se parent les lieux traversés une fois le mal dissipé (processus qui rappellera aux joueurs de goût le fabuleux Okami), l’ensemble témoigne de la volonté des développeurs de se distinguer de la trilogie précédente. En dépit de quelques couacs techniques et détails un peu grossiers, difficile de rester insensible au charme coloré de ces lagunes turquoises, de ces bouts de terres suspendus à des ballons de toile rapiécés, de ces moulins à vent aux pales rudimentaires, de ces tours de nacre ou encore de ces ruines dévorées par la verdure, de ne pas être bluffé par la fluidité des mouvements des personnages lorsqu’ils bondissent de murs en poutres, glissent ou se hissent sur un rebord acéré, de ne pas opiner du chef lorsque le prince saisit naturellement sa partenaire pour la porter sur son dos ou que les lames crachent des étincelles, de ne pas flâner plus que de raison dans les menus.
Malheureusement, pour apprécier ces graphismes et animations à leur juste valeur, l’idéal est d’adopter une posture de spectateur et de couper le son ou, pour les gamers subtils, de passer sa console en anglais pour minimiser les dégâts. Non pas que la bande-son et les bruitages soient atroces, bien au contraire. C’est plutôt du côté des doublages que le bât blesse, à moins de compter nombre de foulalas dans son entourage, le foulala étant une sorte de hippie branché foulard et bio, super décontracté et trop cool, reconnaissable au “foulala” qu’il soupire en approchant d’un interlocuteur. En clair, le prince de Perse est un petit péteux insupportable, innocement fier de ses tablettes de chocolat et peu avare en vannes tiédasses. Un détail me direz-vous à raison, passons donc au principal point noir du titre : ses mécanismes, pensés pour permettre au premier céphalopode venu de prendre la bête en main. La faute à Elika, personnage au rapport puissance/personnalité totalement déséquilibré. Trop creuse pour tempérer la bonhommie adolescente de son compagnon d’infortune, elle est à l’inverse capable de l’aider à franchir des précipices, de le téléporter vers des lieux déjà visités, de lui indiquer grâce à un projectile intelligent la route à suivre, de l’empêcher de s’écraser comme un petit-suisse s’essayant au base-jumping sans l’équipement adéquat, de lui épargner un coup fatal lors des bastons ou encore de le tirer de la Corruption (une mélasse noirâtre aux propriétés de sable mouvant) avant qu’elle ne l’étouffe. Du coup, là où un dosage plus modeste aurait permis de ne conserver que l’aspect positif des interventions de la belle, à savoir l’économie de temps de chargement entre deux faux pas et la mise en place d’une progression dynamique (comme lorsque jadis on avait à disposition une quantité limitée de “Sables du temps“), le challenge se retrouve totalement annihilé. Sans pénalité, la moindre acrobatie théoriquement faisable mais un peu hasardeuse se solde inévitablement par un repêchage et les parcours du combattant prennent des airs de parcours de santé, d’autant que la maniabilité a elle aussi été étudiée pour ne pas casser le rythme au détriment de toute notion de timing ou de dextérité. Appuyez sur le bouton de saut et le prince parcourt pile la bonne distance, sautez contre un mur et il se met de lui même à courir le long de celui-ci…
On se retrouve en définitive face à un jeu affreusement balisé, un comble quand on sait qu’il est possible de bénéficier d’un peu de latitude en purifiant les “Terres fertiles” dans l’ordre de son choix… avant de les visiter une seconde fois pour collecter des orbes indispensables pour qu’Elika acquière de nouvelles facultés, histoire de noircir le tableau d’une touche de répétitivité. Car si l’idée de redécouvrir des espaces sous un nouveau jour n’est pas mauvaise en soi, elle est dans l’application aussi lassante que dans The Legend of Zelda: Phantom Hourglass. On se retrouve ainsi à boucler une zone et à y récolter des orbes en laissant de côté ceux hors de portée, puis à boucler une seconde zone et y récolter d’autres orbes, ceci avant revenir au temple centralisant l’histoire pour acquérir un pouvoir, de repartir ramasser les orbes désormais accessibles, de poursuivre l’aventure… Sachant que quatre facultés plus ou moins utiles sont disponibles, que le level-design est en lui-même redondant (nombre d’enchainements d’obstacles ont des airs de déjà-vu) ou encore que les boss intermédiaires doivent être abattus quatre fois au cours de l’histoire, on tient là de quoi occuper son poisson rouge et ses trois secondes de mémoire pour des heures et des heures. Pour résumer, Prince of Persia est à l’image d’Assassin’s Creed et de Far Cry 2 (RDV plus tard pour le test), une production léchée mais au potentiel sacrifié par des idées à double-tranchant : le prometteur retour aux sources des combats se résume à de spectaculaires mais basiques enchainements de combos (nul besoin de favoriser l’escrime en esquivant ou en parant lorsqu’on ne peut décéder), les phases d’exploration acrobatiques en milieu ouvert ont des allures de cartes postales où le gigantisme et la poésie cachent des engrenages de manèges, le classicisme envoutant d’une atmosphère typée Mille et une nuits est torpillé par des dialogues à peine dignes des buddy movies de Jackie Chan et une narration faiblarde… Je vous épargne les considérations faisandées à base de verres à moitié vides ou à moitié pleins, je préfère de toute façon me servir une bonne rasade et laisser un fond que d’être obligé de passer deux fois au frigo pour être satisfait. Un conseil donc, attendez une baisse de prix significative pour profiter de ses qualités (réelles, en dépit de ma verve critique) sans regrets et mettez-vous en quête des épisodes antérieurs pour patienter. Sur ce verdict couillu, ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne année 2009, même si je ne vous porte pas tous dans mon cœur, et à teaser un peu. D’ici quelques semaines, je devrais être en mesure d’insuffler un petit supplément de personnalité à ce blog, autrement qu’en dansant la chapelloise en leggings devant une webcam. Oh, ne me dites pas que vous avez raté ça ?

Les faux ongles gothiques, un apport culturel méconnu de la Perse
Prince of Persia (Ubisoft Montréal) – 2008
Filed under: Game Other | 3 Comments
Tags: aventure, jeu video, plates-formes, Prince of Persia, Ubisoft, Ubisoft Montreal, Xbox 360
Mouais… Apparemment, c’est épisode me donnera l’occasion de découvrir les précédents épisodes auxquels je n’ai pas joué. Dommage, la bête avait l’air fort prometteuse.
Et je trouve les “teaser” particulièrement cruels de manières générale… Surtout quand on ne donne pas la date exact !
Bonne année 2009 et bonne continuation dans tes projets.
À la place du jeu, mieux vaut lire le graphic novel, vachement plus cool.
Bonne année 2009 !