
"Alors, sous quel gobelet invisible est la pièce ?"
Chers lecteurs, chères lectrices, veuillez s’il vous plaît fermez vos portes, afin que l’enfoncement qui suit ne me fasse pas atterrir en votre domicile avec l’élan d’un catcheur nain : il y a des rencontres qui vous marquent durablement. Misanthropie light oblige, je n’en ai pas fait énormément au cours de ma brève existence, mais la dernière en date vaut son pesant de pistaches, d’autant qu’elle était pour le moins inattendue. Mais par respect pour l’intéressé, je ne vous expliquerai pourquoi qu’en fin de billet. Ceci étant dit, Emil Abossolo M’bo, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un motherfuckin’ don du ciel, un type d’une exquise gentillesse, cultivé, drôle, généreux, intéressant, malheureusement chauve… et un comédien époustouflant. En tout cas dans Champs de sons, une pièce de son cru, même si je ne doute pas une micro-seconde de la qualité de ses prestations pour Peter Brook. Le genre de spectacle roublard, entre le monologue et le one-man show, où l’on se bidonne à s’en dresser les côtes comme autant de pieux guettant l’assaut d’une division de cavalerie avant de, l’instant d’après, se cramponner à deux mains à son menton tremblotant en cherchant à déterminer qui s’amuse à faire des nœuds avec nos tripes, sachant que les aliens, à part dans le ciboulot de Brice Hortefeux, ça n’existe pas.
Tout commence dans l’embarras. Entouré d’instruments que d’aucuns qualifieraient d’exotiques (likembé, marimbas…) et sans que l’on sache quelle est la part d’improvisation de cette entame, il bredouille, ouvre le petit portillon invisible qui sépare public et scène, déblatère sur son entrée en matière, ses petits trucs de brûleur de planches… Et soudain, bien que le terme ne soit pas des mieux choisis tant la transition est fluide, la machine se met en branle. Le bonimenteur qui ne sait plus où se mettre laisse alors la place à un drôle de cerbère : un tiers de musicien qui se débrouille mieux qu’il ne veut le faire croire, un tiers de chanteur dont les mélodies traditionnelles vous font lever la tête comme un celle d’un chat auquel on grattouille le cou, et enfin un tiers de minimitrailleuse M249 SAW. Bon j’exagère, Emil ne balance pas un millier de mots à la minute, mais son débit est à l’occasion impressionnant de clarté et de rapidité, d’autant que son texte n’est pas avare en pirouettes. Simili mots-valises, silences au débotté, imitations outrancières, bagou mystique, chants gorgés de soleil, tout est bon pour insuffler de la vie aux souvenirs potentiellement autobiographiques qui sont la sève de Champs de Sons. Les souvenirs d’une éducation à deux visages : celui, réconfortant, du sage Witaka, qui aura tenté tant bien que mal d’enseigner à Emil comment cultiver “l’infini champ de sons” qui l’a vu naître, à être en harmonie avec ce qui l’entoure et ce qui l’habite ; et celui, déformé par la colère, d’un professeur considérant ses élèves comme des bleu-bites tout juste bons à comprendre des coups de rangeo dans le fondement.
Ils ne sont toutefois pas les seuls à peupler cette économe remontée de fil d’Ariane (pas de jeux de lumière sophistiqués, de décors explicites). Au cours des reconstitutions, on croise des proches qui voient déjà leur petit protégé planter sa photo au sommet de l’Everest, des camarades d’infortune prêts à pousser à bout une jolie institutrice pour échapper à la solitude collective d’une rentrée des classes, ou encore des sentiments, attitudes et postures personnifiées, de la séduisante et obstinée Curiosité au terrible Seigneur On, qui cadenasse nos existences qu’on le veuille ou non (vous voyez ?! Il me poursuit !). Tous autant qu’ils sont, ils ne suffiront toutefois pas à préparer le jeune Emil à sa première confrontation avec la guerre, dont les oripeaux fratricides manqueront de peu de le faire basculer définitivement dans la démence. Climax de ce conte de fées paradoxalement cruel et rigolard, poétique et crédible, il est de ceux qui vous laissent désorienté, en train d’applaudir sans vraiment en être conscient, l’esprit voguant de charniers en immensités jaunies. Et il va sans dire que j’aurais beau employer ma plume-clavier la plus lyrique et la plus déférente, je serais bien incapable de rendre justice à cette pièce, à celui qui la porte et à son partenaire de l’ombre, le sot Serge (sausage, mouais).
Maintenant pour l’anecdote, sachez qu’Emil Abossolo M’bo existe aussi sans barbe et qu’il interprétait le père Damien dans Plus belle la vie, une série à laquelle je suis presque autant accroc qu’au bleu d’Auvergne, ce qui ne m’empêche pas de l’appréhender avec le regard du mec navré qui se demande ce qu’il trouve à telle une production. De fait, même si je m’y suis mis trop tard pour y voir Emil plus de 47 secondes, j’ai reçu l’annonce de sa programmation au festival de théâtre La Luzège (qu’administre ma compagne, et ouais c’est moi qui ai réalisé son blog, vous êtes observateurs dîtes donc) avec un mélange de curiosité et de scepticisme. Con de mime et con de moi, comme vous l’avez compris, du moins je l’espère, s’il fait son bonhomme de chemin au cinéma (on l’a aperçu dernièrement dans Ezra, dans Les Morsures de l’Aube d’Antoine de Caunes, Hitman, chez Jean-Claude Brisseau, derrière un micro pour Kirikou et les bêtes sauvages, dans le Cauchemar blanc de Kassovitz et même dans un Jim Jarmusch des 90’s, Night on Earth), c’est vraisemblablement sur les planches qu’il irradie. Le salaud a d’ailleurs fusillé mon compteur Geiger. Bref, je n’ai pas ses prochaines dates sous le coude, mais si vous voulez me faire plaisir, allez le voir, et si vous voulez me faire chier, allez le voir aussi, je serai jaloux.

Emil Abossolo M'bo
Champs de sons – Emile Abossolo M’bo – 2008
Filed under: Stage Divers | Leave a Comment
Tags: Champs de sons, CINEMA, Emil Abossolo M'bo, festivals, La Luzege, Peter Brook, Plus belle la vie, theatre
No Responses Yet to “Champs de sons – Festival La Luzège 2008 – Lapleau – 14/08/2008”